Le lactate exogène : la nouvelle arme secrète du cyclisme professionnel ?

Le lactate exogène affole le peloton pro : ce que c'est, comment ça marche via la navette du lactate, et ce que dit vraiment la science sur la performance.

Le lactate exogène : la nouvelle arme secrète du cyclisme professionnel ?

Depuis quelques mois, un mot revient sans cesse dans les pelotons : le lactate exogène. Longtemps considéré comme le grand méchant de la performance sportive, celui qui « brûle les jambes », le lactate est en train de vivre une réhabilitation spectaculaire. Des gels contenant du lactate à ingérer, plutôt que celui produit naturellement par les muscles, suscitent un engouement rare dans le monde de la nutrition sportive.

Qu'est-ce que c'est ?

Le lactate exogène désigne du lactate consommé par voie orale, via un gel ou une boisson, plutôt que produit par l'organisme pendant l'effort. C'est la distinction clé : on ne parle pas ici du lactate que vos muscles fabriquent à l'effort, mais d'un supplément que l'on ingère volontairement.

Le produit qui fait le plus parler de lui s'appelle ExoLactate, développé par Aitor Viribay, ancien physiologiste de l'équipe Ineos Grenadiers, aujourd'hui responsable de la performance chez Salomon. Le défi technique n'était pas anodin : combiner du lactate exogène avec du glucose et du fructose dans un même gel est un problème que les scientifiques cherchaient à résoudre depuis des décennies.

L'intérêt suscité dans le peloton a été tel que plusieurs équipes du WorldTour se sont montrées intéressées avant le Tour de France 2026, une équipe étant même allée jusqu'à payer pour un accès exclusif au produit.

C'est quoi, concrètement, une molécule de lactate ?

Avant d'aller plus loin, un petit détour de biochimie s'impose, car « lactate » et « acide lactique » sont souvent confondus.

L'acide lactique (formule C₃H₆O₃) est une petite molécule organique composée de trois atomes de carbone. Dans le muscle, à un pH physiologique (autour de 7), cet acide se dissocie presque instantanément : il libère un ion hydrogène (H⁺) et laisse derrière lui sa base conjuguée, le lactate (l'ion C₃H₅O₃⁻). En pratique, dans le corps humain, on ne trouve donc quasiment jamais d'acide lactique à l'état pur, mais du lactate.

Les ions H⁺ sont responsables de la modification de l'équilibre acido-basique du milieu. Et le lactate restant est réutilisé comme autre source d'énergie.

Longtemps, on a cru que c'était l'accumulation d'acide lactique (donc des ions H⁺ associés) qui provoquait la sensation de brûlure musculaire et la fatigue. Les recherches plus récentes nuancent ce tableau : le lactate n'est pas un simple résidu inutile, mais une molécule qui peut être recaptée et réutilisée comme carburant par d'autres muscles, par le cœur ou par le cerveau, via un mécanisme appelé la « navette du lactate » (lactate shuttle). C'est précisément cette capacité du lactate à servir de carburant qui a inspiré l'idée d'en fabriquer une version ingérable, sous forme de gel, pour l'apporter directement de l'extérieur plutôt que d'attendre qu'il soit produit par l'effort.

Le principe

Pendant longtemps, le lactate a été perçu comme un simple déchet métabolique, responsable de la sensation de brûlure musculaire. Cette vision est aujourd'hui dépassée : le lactate est en réalité un messager métabolique, parfois surnommé « lactormone », capable de déclencher toute une série de processus physiologiques d'adaptation.

L'idée derrière les gels de lactate n'est pas de remplacer les glucides, mais de compléter la stratégie nutritionnelle existante. Concrètement, l'apport supplémentaire de lactate agirait comme une source d'énergie additionnelle, aux côtés du glucose et du fructose, et pourrait aider à préserver les réserves de glycogène, une ressource qui reste un facteur limitant même chez les coureurs professionnels qui ingèrent déjà d'énormes quantités de glucides par heure.

Le mécanisme reposerait sur une voie de transport différente de celle du glucose : les transporteurs MCT (monocarboxylate transporters). Cela ouvrirait potentiellement une voie énergétique complémentaire, en plus des transporteurs traditionnels du glucose et du fructose.

Autre piste explorée : des chercheurs s'intéressent à un possible lien entre le lactate exogène et l'érythropoïèse (production de globules rouges), par analogie avec ce qui se passe naturellement en altitude.

L'utilisation

C'est ici que les choses se compliquent. Si la théorie physiologique est solide, les preuves de performance réelle restent minces et contradictoires. Plusieurs études publiées donnent une image nuancée :

  • Un essai croisé en double aveugle de 2024 (Ewell et al.) n'a montré aucun changement sur le VO2 max ou le seuil lactique chez des cyclistes entraînés.
  • Une autre étude de 2024, utilisant une dose plus élevée (environ 120 mg/kg de lactate de calcium, soit environ 8 g pour un coureur de 70 kg) sur des contre-la-montre répétés de 1 km et 4 km, n'a trouvé aucun bénéfice chronométrable, malgré une hausse mesurable du bicarbonate sanguin et une perception de l'effort réduite.
  • Une étude japonaise de 2025 a confirmé que le lactate ingéré est bien utilisé métaboliquement par l'organisme, sans pour autant démontrer un gain de performance décisif.

Le constat le plus cohérent à travers ces travaux est que le lactate exogène se comporterait surtout comme un léger tampon acido-basique : il peut réduire la perception de l'effort et modifier la chimie sanguine, sans forcément se traduire par un chrono plus rapide.

Du côté du terrain, les retours des coureurs testant ExoLactate au Tour de France 2026 sont plus positifs : absence de troubles digestifs, perception de l'effort réduite, et meilleure résistance à la fatigue. Mais il s'agit pour l'instant de retours empiriques, et non d'essais scientifiques publiés et validés sur ce protocole précis.

En pratique, les gels de lactate se prennent comme un gel énergétique classique, en complément — et non en remplacement — de l'apport habituel en glucides pendant l'effort. La dose type étudiée en laboratoire tourne autour de 100 à 120 mg par kilo de poids corporel, prise environ une heure avant l'effort dans les protocoles de recherche existants.

En résumé

Le parallèle le plus souvent évoqué par les observateurs est celui des cétones exogènes, popularisées il y a quelques années : une théorie physiologique séduisante, mais des gains de performance en compétition finalement bien plus modestes que promis. Le lactate exogène reste aujourd'hui l'un des sujets les plus excitants de la nutrition sportive, mais il manque encore des études indépendantes, rigoureuses, menées sur des cyclistes professionnels en conditions réelles de compétition, pour confirmer si cette « nouvelle énergie » tient vraiment ses promesses.

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